Jeudi 27ème semaine du T.O.

Jeudi, 11 Octobre 2018

L’avenir de la religion de Jean DANIÉLOU

"La tentation de l’homme moderne, disait Claudel, c’est de montrer qu’on n’a pas besoin de Dieu pour faire le bien…" Cette prétention de se passer de Dieu et de se suffire à soi, est ce qui constitue le fondement d’un certain athéisme moderne, plus ou moins diffus un peu partout, et qui s’exprimera à tous les niveaux par une passion de suffisance à soi même. Cette prétention, qui a l’air de porter en soi une aspiration de grandeur et de liberté, détruit en réalité notre être dans ce qu’il a peut être de plus essentiel. Car la racine même de notre existence est ce dialogue avec Dieu par lequel nous recevons de lui à chaque instant tout ce que nous sommes et par lequel nous avons à répondre à la grâce par l’action de grâces. On peut dire qu’une vie qui serait une vie d’action de grâces aurait trouvé le grand secret de la vie spirituelle. Comme le disait le grand mystique dominicain, Tauler, à propos du Christ : "À chaque instant il recevait toutes choses de son Père et il rapportait toutes choses à son Père, sans inquiétude, ni pour le passé, ni pour l’avenir." Recevoir à chaque instant toutes choses de Dieu, rapporter à chaque instant toutes choses à Dieu, c’est d’abord simplement être dans le vrai, puisque ce mystérieux échange est la réalité de nos vies ; c’est en même temps trouver une entrée dans l’univers de l’amour. C’est nous laisser saisir par ce mouvement de l’amour qui est le mouvement éternel de la vie trinitaire. Ce mouvement se continue dans l’échange entre Dieu et nous qu’est le mystère de la grâce, pour se déployer ensuite à un troisième niveau dans la charité qui doit nous unir les uns aux autres. Mais cette charité n’a sa valeur que lorsqu’elle est le prolongement du mouvement qui part du cœur de Dieu. Et j’ajoute qu’il n’y a rien là d’aliénant pour nous. De même que le fait que le Fils se reçoit tout entier du Père ne l’empêche pas de participer à la dignité divine, de même le fait de nous recevoir tout entiers de Dieu ne nous empêche pas d’être riches des dons de sa grâce et de sa gloire ; mais ceci – et il y a là une chose étrange – nous dépouille totalement de l’esprit de propriété, c’est à dire de la volonté de nous tenir de nous mêmes, et de la volonté que les choses nous appartiennent. Et c’est ici que nous découvrons dans sa profondeur ce qui constitue un des aspects les plus essentiels du message évangélique, mais dont nous ne savons pas toujours reconnaître la signification profonde : le mystère de la divine Pauvreté. Le mystère de la pauvreté n’est pas seulement le fait d’accepter certains dépouillements sur le plan matériel, qui d’ailleurs sont les plus faciles, c’est d’accepter ces dépouillements plus difficiles que sont les dépouillements sur le plan de l’attachement à notre réputation ou à nos succès, alors que nous sommes tellement sensibles à tout ce qu’on peut dire ou penser de nous, ou les dépouillements sur le plan affectif, que nous avons souvent du mal à consentir. Cette pauvreté nous fait accepter que Dieu dispose de nous librement, quels que soient les sacrifices qu’il nous demande. Mais, plus profondément encore, le mystère de la divine pauvreté se trouve dans cette attitude, qui est essentiellement l’attitude évangélique et qui consiste à n’avoir rien à soi et à considérer les choses comme étant toujours des dons de Dieu, qui nous les donne quand il le veut, et qui nous les retire quand il le veut.

 

Lecture d'un autre jour à partir du calendrier liturgique...