CŒUR DE JESUS

Vendredi, 24 Juin 2022

Le cœur du monde d‘HANS URS VON BALTHASAR

Cœur et vie, cœur et source, cœur et naissance, ne font qu'un. Quand donc un cœur aurait-il le temps de penser au combat et à la défense ? Pendant que tous les membres sommeillent et succombent à la tentation de la mort, le cœur, seul éveillé, tient les inconscients en vie. Le cœur est sans défense parce qu'il est la source, c'est pourquoi tout ennemi vise au cœur. C'est là que demeure la vie, c'est là qu'on peut la toucher. Là elle s'élève, dans la fraîche nudité de sa jeunesse, sortant de l'abîme du néant. La vie s'exprime elle-même dans les rythmes du cœur qui bat éternellement, et le double mouvement du cœur qui se dilate et se contracte, s'ouvre et se ferme, va et vient, se propage peu à peu dans le corps tout entier et devient la loi de sa vie.

 Or c'est là que le Verbe vint dans le monde. La Vie éternelle élut domicile en un cœur humain. Elle résolut d'habiter sous le frisson de cette tente, elle décida de s'y laisser toucher. Ainsi sa mort était-elle chose résolue. Car la source de la vie est sans défense. Dans le château fort de son éternité, dans sa lumière il était inaccessible. Dieu était inattaquable, les flèches du péché rejaillissaient comme des traits d'enfant sur l'airain de sa majesté souveraine. Mais voilà Dieu dans le frêle abri d'un cœur : comme il est facile maintenant à atteindre ! Comme il est vite blessé ! Quelle nudité Dieu ne s'est-il pas donnée, quelle folie n'a-t-il pas commise ! Lui-même a trahi le point faible de son amour ; à peine le bruit s'est-il répandu que Dieu séjourne parmi nous dans un cœur humain, que chacun appointe ses flèches et met à l'épreuve son arc. Une pluie, une grêle s'abattra sur lui, des millions de projectiles voleront vers le petit point rouge.

Son cœur qui est sans défense ne le défendra pas. Un cœur, certes, n'a pas de raison. Il ne sait pas pourquoi il bat. Il ne s'arrête jamais, il va, il court. Et parce que l'amour est toujours débordant, son cœur aussi débordera... vers l'ennemi. C'est là sa joie de séjourner parmi les enfants des hommes, c'est là sa curiosité de savoir quel goût ont les autres cœurs, les cœurs étrangers. Il voulait éprouver ce goût, et il accepta d'en faire l'épreuve, et il eut aussi à sacrifier au goût des autres. Plus jamais il n'oubliera ce goût, même dans les éternités les plus lointaines. Seul un cœur pouvait être disposé à de pareilles aventures.

Ainsi le Fils vint dans le monde, et son cœur l'avait traîné Dieu sait où, car tout cœur tire impatiemment sur la laisse ; il flaire des traces que personne ne sent, et il suit des voies à lui. Et pourtant ils sont finalement bien d'accord, le maître et son cœur. Le cœur obéit volontiers à la volonté du maître qui l'excite à se glisser dans la tanière du renard. Et le maître suit volontiers les courses du cœur qui le mène à des aventures mortelles, à la chasse à l'homme dans la forêt vierge du monde ténébreux et ennemi de Dieu.

Mais lorsque, fatigué et accablé par le poids du jour, le serviteur ici-bas tombe à terre, et dans un geste d'adoration touche le sol de son front, cet acte tout simple enferme le parfait hommage du Fils incréé devant le trône du Père. Et pour toujours il ajoute à cette perfection éternelle la perfection douloureuse et sans éclat d'une humilité humaine. Mais jamais le Père n'a si bien aimé le Fils pour toujours qu'au moment où il aperçut ce geste las d'agenouillement. C'est alors qu'il jura d'élever cet enfant au-dessus de tous les cieux jusqu'à son cœur de Père, cet enfant d'homme qui est son Fils. Et pour l'amour de ce Fils, il jura aussi d'élever tous ceux qui ressemblaient à cet Unique, le Bien-aimé par excellence, et dans lesquels il devinait, défigurés et recouverts d'un voile, les traits de son Fils.

 

 

Lecture d'un autre jour à partir du calendrier liturgique...

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